Terrorisme : Retour sur une prise d'otages pas comme les autres

La prise d’otages à In Amenas n’a pas encore livré tous ses secrets, si tant est que la vérité puisse un jour triompher, plongeant dans la perplexité nombre de ceux qui connaissent les aspérités du terrain et qui ne prennent pas pour argent comptant les récits que l’on nous brode. Le regard interrogatif porté par Ghania Oukazi dans son article paru, le 21 janvier, dans le Quotidien d’Oran, connu pour son sérieux et sa liberté de ton, apporte un éclairage très intéressant qui dépasse le prisme de la version estampillée "officielle".

Terrorisme : Retour sur une prise d'otages pas comme les autres

La prise d'otages à In Amenas est venue marquer le grand pas que le militaire avait probablement besoin de franchir sur le politique, en ces temps où la guerre se monnaye aux frontières du pays.

Le chef de l'Etat a été le responsable le plus absent d'entre tous ceux qui paraissent détenir la décision en Algérie. Aucune déclaration, aucune apparition depuis que l'annonce de la prise d'otages a été confirmée par les voies officielles du pays. Aucun président étranger, serait-ce celui américain ou français, n'a déclaré s'être entretenu avec Bouteflika durant le déroulement du fâcheux épisode de cette spectaculaire prise d'otages.

Pourtant, ce qui s'est passé à In Amenas n'est pas une mince affaire. Il ne peut s'agir d'un simple fait divers ou même d'un quelconque attentat terroriste dont l'essence même est de se produire n'importe où et n'importe quand. Le site gazier de Tiguentourine, s'il ne produit que 10 ou 12% de la totalité de la production hydrocarbure nationale et qu'il n'est, par conséquent, pas aussi important que l'ensemble des autres sites pétroliers et gaziers du Sud algérien, il est difficile de le pénétrer et même de s'en approcher sans que l'alerte soit déclenchée à plusieurs niveaux. L'on dit que plus de 30 terroristes ont réussi à faire le va-et-vient dans les alentours sans que personne s'en aperçoive. Pis, l'on précise que l'énorme quantité d'armes et de minutions récupérées par les militaires avaient été, dans un premier temps, enfouies sous le sable sur une distance de près de 100 km à la ronde du site gazier. La technique n'est pas nouvelle. Les trafiquants ont pour habitude, selon des sources locales, de marquer en plein milieu du désert, des points de ravitaillement en gasoil, qu'ils sont les seuls à connaître. Ils utilisent pour cela des moyens technologiques sophistiqués qu'ils achètent très cher.

Il paraît, selon des sources locales, que les preneurs d'otages étaient venus plusieurs fois pour «enterrer» de grandes quantités d'armes sous le sable en vue de les faire sortir et de les utiliser le moment opportun. «On dit qu'ils les ont déterrées mercredi, les ont fait rentrer sur le site à l'intérieur duquel ils y ont même semé des mines antipersonnel, c'est dire qu'ils ont eu tout le temps dont ils avaient besoin pour exécuter leur sale besogne», nous racontait hier un responsable. L'on s'avance doucement alors sur la piste du doute à propos de l'efficacité des moyens de sécurité déployés à l'intérieur et à l'extérieur du site gazier pour protéger la zone.

COMPLICITES A VUE ?

L'on rappelle, pour ce qui est de l'attentat perpétré il y a plus de deux ans contre l'académie interarmes de Cherchell, qu'il était quasiment impossible d'atteindre les cuisines d'un lieu aussi gardé. A l'époque, il a été fait état de complicité flagrante. La prise d'otages d'In Amenas a dû, selon nos sources, nécessiter des complicités tout aussi importantes. Hier, des responsables n'arrivaient toujours pas à comprendre comment les voitures conduites par des terroristes, avec à leur bord des otages, se sont-elles hasardées à quitter le site sans se soucier d'être abattues par les éléments de l'armée qui, à ce moment là, encerclaient la zone. «Les terroristes ont dû avoir des assurances pour le faire, mais dès leur sortie, ils ont été liquidés par les tirs des hélicoptères de l'armée», nous explique-t-on. 

La thèse du complot commence à prendre forme au niveau de certains milieux qui, non seulement connaissent bien la région pour être des plus sécurisées mais revoient le déroulement des événements et les décisions qu'elles ont suscitées de la part des miliaires algériens qui avaient lancé l'assaut final, quatre longs jours après la prise d'otages. «L'armée algérienne n'a pas pour habitude d'hésiter quand elle sait qu'il n'y a pas d'autres issues que l'affrontement», souligne-t-on pour interroger «alors, qu'attendait-on ?» Quid encore et toujours de la nécessité du survol de l'espace national par les avions français comme affirmé, la semaine dernière, par le ministre français des Affaires étrangères. Dans ces mêmes colonnes (le 15 janvier dernier), nous écrivions à ce sujet qu'il est clair que cette décision pèsera lourdement sur la question de la souveraineté nationale que l'Algérie a toujours eue à fleur de peau. Si le président de la République a vraiment accepté que les avions français de guerre survolent l'espace algérien pour aller attaquer le Nord-Mali, alors pourquoi serait-il contre cette guerre ?

L'ARMEE EN A DECIDE AINSI

L'affaire d'In Amenas cacherait-elle un profond désaccord sur la question ? L'on pourrait le penser quand on sait que la scène politique nationale connaît de grands remous en ce moment. Le retrait de ses figures de proue comme Ouyahia, et dans un proche avenir Boudjerra et Belkhadem, est un signe d'un changement dont les contours se dessinent au gré des événements.

L'on pense que le silence du chef de l'Etat est voulu et entretenu sciemment. «Il ne s'exprime jamais quand il sent le coup fourré», nous disait, hier, une source qui lui est proche. Coup fourré ? Complot ? Conflit au sommet ? Reste-t-il encore des éléments perturbateurs capables d'intervenir dans des moments aussi difficiles ? Questions sans réponses probantes.

Il est clair que depuis mercredi dernier, les responsables politiques algériens n'avaient pas beaucoup droit au chapitre des opérations qui devaient être lancées pour reprendre la situation en main au niveau des dangereuses frontières où se trouve In Amenas. L'on pense qu'ils étaient là, juste pour répondre aux appels téléphoniques incessants de leurs homologues étrangers, notamment ceux dont les ressortissants étaient détenus par les terroristes. Ils avaient aussi comme mission de signer des communiqués à la place du ministère de la Défense nationale ou de l'état-major militaire rompus tous les deux à l'art de la discrétion.

Même les partis politiques n'ont pas osé réclamer une déclaration du chef de l'Etat. Boujderra du MSP a préféré annoncer son départ. Le FLN, lui, prépare la réunion de son Comité central prévu pour trois jours à partir du 30 janvier prochain à l'hôtel Riadh. Bensalah a été placé, le week-end dernier, à la tête du RND au moment où il l'attendait le moins. Son poste de président du Conseil de la nation serait prévu pour Belkhadem à qui, à ce jour, le président n'a pas encore dit ce qu'il adviendrait de son poste de SG du FLN. Trop d'ambiguïtés pour que les politiques s'en sortent comme ils le veulent. L'affaire d'In Amenas est venue compliquer davantage la situation. «Désormais, il y a l'avant- In Amenas et l'après-In Amenas», nous dit un responsable. Affaire qui pourrait, cependant, être classée «secret défense» avant même qu'elle n'ait dévoilé toutes ses zones d'ombre. Elle est d'ores et déjà enregistrée dans les annales de l'histoire sous le sceau d'«agression terroriste contre un Etat souverain». L'armée nationale en a décidé ainsi.

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