Il n’ y a pas de recette «islamique» prête à être servie

Il est parfois des situations qui tiennent du parfait paradoxe : l’alliance objective entre les anti-musulmans et les islamistes, sur plus d’un point, en relève parfaitement. En effet, chacun de ces acteurs est intimement convaincu que l’islam, dans ses sources les plus profondes (Coran et traditions prophétiques), ignorerait totalement la séparation du religieux et du politique.

Il n’ y a pas de  recette «islamique» prête à être servie

Il est parfois des situations qui tiennent du parfait paradoxe : l’alliance objective entre les anti-musulmans et les islamistes, sur plus d’un point, en relève parfaitement. En effet, chacun de ces acteurs est intimement convaincu que l’islam, dans ses sources les plus profondes (Coran et traditions prophétiques), ignorerait totalement la séparation du religieux et du politique.

D’autres, parmi ceux-là, vont même jusqu’à soutenir, sans crainte du ridicule, soit – pour les anti-musulmans les plus notoires - que les musulmans sont incapables d’opérer le distinguo entre le temporel et le spirituel, et, par conséquent, ne seraient pas intégrables  aux sociétés laïques ou sécularisées, soit – pour les islamistes tout aussi obtus - qu’une telle séparation est une hérésie. Or, les uns et les autres pèchent par essentialisme et culturalisme, auxquels s’ajoutent beaucoup d’idéologie et une bonne dose d’ignorance.

Pour notre part, nous sommes convaincus, au risque de choquer les musulmans « endoctrinés », naïfs ou sincèrement méconnaissants, que non seulement il existe, dans les traditions religieuses de l’islam, des textes qui abondent dans le sens d’une séparation des ordres, mais également, y compris chez certains acteurs de l’islam politique pourtant encore largement minoritaires au sein de leurs mouvements, l’ébauche d’une réflexion renouvelée sur les rapports entre politique et religion en islam.

Autrement dit, la confusion des ordres temporel et spirituel ne serait pas une fatalité, pas plus qu’elle ne serait l’œuvre que des seuls musulmans activistes. À cet égard, est-il besoin de rappeler brièvement, sans pouvoir nous y étendre davantage compte tenu de l’objet de ce texte et de son cadre limité, qu’il a existé, et qu’il existe encore (avec moins de médiatisation), un christianisme politique et un judaïsme politique, qui condamnent aussi vertement que les islamistes, toute idée de séparation du spirituel et du temporel, au nom d’une lecture rigoriste ou littéraliste du corpus scripturaire.

Alors même que les islamistes assument, depuis leurs origines, une intrication de la religion à la vie politique, une partie d’entre eux, à l’épreuve de l’exercice profane de mandats politiques, en est revenue. Pris dans les logiques et la spécificité des champs, pour parler comme Pierre Bourdieu, certains islamistes, à l’instar de l’actuel ministre des Affaires étrangères marocain, Saadeddine Al Othmani, admettent, sur la base d’une relecture de ahâdîth(traditions prophétiques), qu’il existerait effectivement une possibilité théologiquement acceptable, de distinguer les ordres politique et religieux : « Certes, je ne suis qu’un homme, si je vous ordonne quelque chose qui se rapporte à votre religion, prenez-le, et si je vous ordonne quelque chose qui relève de l’opinion, certes je ne suis qu’un homme »(hadîth n°4357, recueil de Muslîm, Livre des Bienfaits).

En insistant de cette façon sur la relativité de l’opinion profane, y compris celle de Muhammad en tant qu’être social (bashar), S. Al Othmani exploite à plein la latitude laissée à l’appréciation autonome du législateur en matière de politiques publiques. En d’autres termes, il admet, in fine, qu’il n’est pas de recette « islamique » prête à être servie, confirmant aussi au passage, que l’islam mérite bien mieux qu’un traitement purement normatif du dogme religieux, consistant à imposer aux autres l’observance stricte des règles religieuses, en privé et en public.

Les acteurs de l’islam politique, au Maroc, en Tunisie et en Égypte, se rendent également bien compte, nolens volens, qu’ils ont été élus pour répondre très concrètement à la demande matérielle de leurs co-sociétaires, et non pour prêcher. Les mosquées, elles, sont déjà prévues à cet effet ! À moins que les islamistes aient décidé de se substituer aux prédicateurs ordinaires…

Par ailleurs, ‘Umar Ibn Al-Khattâb, si révéré par les musulmans sunnites et a fortioripar les islamistes, ne confiait-il pas lui-même, de son vivant : « ‘Si vous cumulez les honneurs de la prééminence spirituelle que Dieu a donnée à l’un des vôtres – c’est-à-dire à Muhammad – et ceux de la prééminence sociale, votre pouvoir sera sans bornes[1] !’ » En d’autres mots, la fusion du politique et de la religion conduirait à l’autoritarisme ou à la tyrannie.

Ainsi, séparer la politique de la religion, loin de consister en une négation de son socle de principes fondateurs et intangibles, déboucherait a contrariosur une double libération pour les musulmans, notamment ceux qui évoluent en contexte où l’islam est socialement prégnant : d’une part, empêcher que des gouvernants ou des régimes usent ou abusent de l’islam pour se proroger, envers et contre tout, au sommet du pouvoir, et d’autre part, redonner à cette religion monothéiste, toutes ses lettres de noblesse, en reinvestissant à plein ses plus hautes visées humanistes, en termes de civilité, d’éthicité dans les relations sociales, de culture de l’altérité et de la dignité humaine.

Cette prise de conscience permettrait d’éviter de mêler à l’islam à des prises de position (heureusement minoritaires) éminemment contestables[2] de personnalités religieuses considérées encore comme des références théologiques incontournables par nombre de mouvements islamistes et d’acteurs de l’islam politique, Français ou non.

En effet, parmi ces personnalités, Y. Al-Qaradhâwî, pris au piège de sa collusion et de ses relations conniventes avec le régime de Doha, légitime de plus en plus, au nom de l’islam, des actions ou des propos, qui donnent de la religion musulmane une image à la fois détestable, intolérante et belliciste.

Tout ceci confirme, si besoin en était, que l’étatisation de la religion ou la fonctionnarisation des oulémas, en terre d’islam, a pour principale vocation de sécuriser des oligarchies régnantes qui n’ont cure du message spirituel de la deuxième plus importante religion de l’humanité. Seule compte, à leurs yeux, la sacralisation de leurs domaines réservés ou la conservation de leur pré carré politico-économique.

Il est temps que les islamistes retrouvent le chemin de la rationalité politique et élèvent l’islam au rang de principes éthiques nobles devant inspirer, intérieurement, l’agir humain. C’est la raison pour laquelle la religion, sous peine de se discréditer et de décrédibiliser ceux qui parlent en son nom, ne saurait se réduire à des incantations[3] et à une fixation obsessionnelle sur le comportement extérieur des individus. Le prophète de l’islam n’est-il pas venu « pour parfaire les nobles vertus » ? Or, chacun sait, en l’espèce, que « charité bien ordonnée commence par soi-même »…

Notes:


[1]Cf. Mohamed-Chérif Ferjani, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Paris, Fayard, 2005, p. 119.

[2] http://oumma.com/14465/declarations-cheikh-qaradawi-choquent-liran

[3] http://www.welovebuzz.com/implorer-dieu-la-solution-au-chomage-selon-abdelilah-benkirane/

Auteur : Haoues Seniguer

Chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient

commentaires