Dimanche 12 mai 2013
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Le ‘‘Printemps arabe’’ et la menace occidentaliste

Le ‘‘Printemps arabe’’ et la menace occidentaliste
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Le 28 juin dernier, le site du Monde proposait comme sujet de débat : « le ‘‘Printemps arabe’’ et la menace islamiste ». A cette occasion, furent publiés des articles d’analyse dont la vision, l’approche et le ton étaient assez similaires.

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Le 28 juin dernier, le site du Monde proposait comme sujet de débat : « le ‘‘Printemps arabe’’ et la menace islamiste ». A cette occasion, furent publiés des articles d’analyse dont la vision, l’approche et le ton étaient assez similaires. Paradoxalement, ces textes ne relevaient pas tant de la catégorie du débat contradictoire, que de la condamnation à plusieurs voix, concernant un sujet complexe méritant pourtant une certaine retenue, de la nuance dans les propos, une grande prudence.

L’article de Denis Bauchard (« Dieu n’est pas la solution ») traite objectivement de la victoire islamiste, en Egypte notamment, mais avec l’utilisation d’une catégorie tautologique loin d’être heuristique : ce mouvement traduirait une « tendance » de fond. Note diplomatique sur les défis que les gouvernements islamiques devront affronter, plutôt que tentative d’explication de ce phénomène historique, le texte de Bauchard pêche par son incapacité à imaginer l’innovation que constituerait l’émergence d’une spiritualité politique, comme par sa volonté matérialiste de ne considérer l’évènement singulier que sous la forme banale d’une nième gouvernementalité gestionnaire.

A la normativité laïque « Dieu n’est pas la solution », il eût sans doute été préférable de mobiliser une positivité généalogique et d’étudier la manière dont Allah est devenu une question. Néanmoins, « loin de signifier la victoire de l'islamisme, la démocratisation arabe signifie au contraire sa fragmentation et sa complexification » estime Bernard Rougier (« Des Frères musulmans peu populaires »), qui préfère ainsi ignorer le phénomène lui-même, sous le prétexte analytique d’une implosion par le bas du mouvement pourtant évident qui marque cette décennie, comme si le désir spirituel ne pouvait forcément être qu’une fausse réalité politique.

Jean-Michel Djian (« Tombouctou, épicentre du nouvel obscurantisme islamiste africain ») dénonce avec justesse le « crime de lèse-civilisation » ayant lieu au Mali à cause des djihadistes ayant pris le pouvoir ; l’auteur s’attaque aux ravages et aux destructions que cause la rébellion touareg et islamiste au nord du pays, provoquant un retour au conservatisme au niveau social et une grande perte pour la culture de l’Humanité. Néanmoins, la manière de qualifier ce processus, s’il est honorable quant à ses intentions à l’égard de la Civilisation afro-musulmane passée, témoigne encore paradoxalement d’un occidentalo-centrisme maniéré. En effet, la condamnation des évènements actuels s’opère à travers la mobilisation d’oppositions axiologiques trop simplistes pour constituer des outils d’analyse, mais suffisamment tranchées pour apparaître comme des rappels à l’ordre moral.

Ainsi, il n’est pas certain que la description de l’islamisme au Mali comme un phénomène ténébreux et obscur puisse nous aider à étoffer nos connaissances sur ce sujet, à accroître notre savoir relatif aux problèmes de cette région, et donc à façonner un regard plus pénétrant sur la situation actuelle. Il semble que, pour des raisons en apparence nobles, l’intention morale prévale sur la considération politique, et le jugement de valeur sur le rapport aux valeurs. Ainsi, à la réaction épidermique visant « un islamisme rampant décomplexé et intransigeant », il eût peut-être mieux valu s’arrêter sur le fait que les « monuments historiques et les manuscrits anciens » puissent représenter une modernité honnie chez les rebelles maliens, afin de mettre en exergue comment s’établit chez eux une perception raisonnée de la relation entre volonté de savoir et volonté de puissance en Occident, selon un axe de recherche qui pourrait être guidé par les travaux épistémologiques de Foucault sur les rapports entre savoir et pouvoir.

Une telle approche permettrait alors de constater que nous assisterions à la lutte entre deux formes de domination – vecteur touristique de l’exploitation économique du patrimoine culturel d’une région et politique occidentale d’accumulation frénétique et maladive de connaissances signe d’une culture décadente (Nietzsche), versus vecteur terroriste de l’exploitation politique de la dimension spatiale d’une région et économie orientale de subsistance culturelle – plutôt qu’à une destruction par le pouvoir islamiste du savoir universel de l’Humanité, comme si savoir et pouvoir n’étaient pas liées, comme si le savoir ne contenait pas une once de pouvoir, n’était pas un outil de pouvoir, ne jouait pas un rôle dans les mécanismes de pouvoir…

Eviter la bien-pensance, tenter de bien penser : ce n’est point la tâche que s’est fixée Abdelwahab Meddeb (« Ennahda se prétend inspiré par la Démocratie chrétienne allemande »). « La maladie de l’Islam », telle est l’idée fixe de Meddeb, ou plutôt sa maladie. L’écrivain met face-à-face les artistes et les salafistes fous de Dieu liberticides, vandales agressifs, barbares ignorants, censeurs lobotomisants, jouant ainsi à fond la carte de l’opposition classique Bien/Mal. Car là est le paradoxe : la condamnation des Islamistes se fait au nom de la liberté créatrice, alors que cette liberté peut être en sous-main le gage culturel de l’ordre établi : témoin le silence coupable, si ce n’est l’accointance passive de l’écrivain dionysiaque vis-à-vis de la dictature policière de Ben Ali, qui promouvait la modernité, la technologie, la culture, les arts et la police, ou plutôt la modernité, la technologie, la culture et les arts comme police, technologies politiques de domination.

A l’opposé, dans l’esprit des Islamistes, le geste matériellement destructeur en direction des signes de la modernité est symboliquement iconoclaste, et donc libérateur. De fait, le soi-disant conservatisme des Islamistes séduit une frange de la jeunesse des sociétés arabes de par la libération qu’il promet – libération de soi, de la modernité importée, de la politique étrangère de soumission.

Ainsi, les textes en présence activent tous, plus ou moins visiblement, une opposition stérile entre réaction et modernité, Ténèbres et Lumières, barbarie et Civilisation, conservatisme et progressisme, Islam et Occident, soit les termes honteux du conflit binaire cher aux néoconservateurs, l’Islam étant par définition une réaction barbare des Ténèbres… Cette thèse néoconservatrice s’appuie typiquement sur ce genre d’oppositions tranchées, où l’un des termes ne peut provenir ou procéder de son contraire ; « cette façon d’apprécier constitue le préjugé typique auquel on reconnaît bien les métaphysiciens de tous les temps.

Ces évaluations se trouvent à l’arrière-plan de toutes leurs méthodes logiques […]. La croyance fondamentale des métaphysiciens, c’est l’idée de l’opposition des valeurs. » (Nietzsche, Par-delà bien et mal). La thèse néoconservatrice à laquelle nous devons les oppositions constatées est traditionnelle, ancienne, datée, dépassée, morale, moyenâgeuse : métaphysique. Meddeb prend par exemple appui sur le soufisme lumineux pour l’opposer au ténébreux intégrisme, alors que la généalogie de l’esprit du terrorisme contemporain le fait remonter à la secte musulmane shiite ismaélienne des Assassins (XIIème siècle), pratiquant nombre d’exercices spirituels proche du soufisme. Tout le discours métaphysique de Meddeb sonne creux tant il est entaché de frivolité intellectuelle. Notre écrivain dénonce « l'islamiste arc-bouté à une identité obsidionale se contentant d'une autarcie stérile » ; mais lui-même ne serait-il pas un moderniste arc-bouté à une altérité obsédante soumise à une dépendance inféconde ?

Cette série d’articles présente une homogénéité factice à maints égards : il est question d’un monde (arabe) dont l’unité est imaginaire et non réel, d’une religion (musulmane) dont le caractère pluriel est caractéristique, d’un mouvement (le ‘‘Printemps arabe’’) où est intégrée une insurrection indépendantiste spécifique, bref, de situations locales et régionales rétives à toute schématisation hâtive, comme si l’objectif était d’imputer discrètement une identité, dans les faits inexistante, à des processus complexes, le seul dénominateur commun étant la présence de l’Islam, comme pouvoir ou résistance, à la tête de l’Etat ou dans une position défensive.

Effectivement, l’Islam est toujours présenté comme un risque, un danger, un péril, une menace, qu’il se manifeste sous une forme politique apaisée et légitimée électoralement, comme en Tunisie, ou qu’il constitue l’armature langagière d’une machine de guerre à l’assaut d’un espace de combat, comme au Mali. L’Islam politique est apparenté au mauvais – mauvais régime politique, impopulaire et fortement soumis aux aléas de la gestion gouvernementale (Bauchard et Rougier) – ou au Mal – Mal moral, axe de soumission à la vindicte de la sentence transcendantale (Djian et Meddeb).

Dans les deux cas s’exprime un a priori négatif curieux d’un point de vue logique, mais logique au regard de la mentalité occidentale contemporaine. Seulement, il est dommageable qu’un préjugé moral défavorable dans la doxa puisse contaminer à ce point des jugements politiques faisant appel à la raison et aux Lumières comme instances suprêmes de légitimité discursive. Comme si la raison et les Lumières, telles quelles, étaient encore fondées à porter un discours légitimateur (après les deux guerres mondiales commencées en Europe, les 100 000 morts de la troisième guerre du Golfe menée par l’Occident pour imposer la démocratie libérale, et les tortures systématiques infligées pour prévenir le terrorisme), alors que toute la pensée critique, en Occident même, repose sur un soupçon à l’égard de cette raison et de ces Lumières, de Kant à Foucault en passant par Nietzsche, Weber et l’Ecole de Francfort… Cette ignorance optimiste des Meddeb et consorts les poussent à ne pas voir le caractère possiblement postmoderne de l’Islam, impliquant un nouveau rapport au politique, où la ressemblance entre l’élite et son peuple se substituerait au vieux mythe occidental de la représentation.

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Commentaires

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Liliane Bénard
-536 points

Ce n'est pas un article facile car ses références sont raffinées. Son esprit est pourtant très clair contre tant de préjugés et d'idées reçues.

Le premier préjugé porte sur l'islam et le second sur l'occident.

L'islam est certes multiple et la seconde religion du monde n'est pas plus rétrograde que toutes les religions de la terre, éléments fondamentaux des cultures mondiales.

L'occident ne saurait être celui des lumières car l'histoire contemporaine nous indique le contraire. Une question pourrait être, que révèle son obscurité ?

Oumma nous indique que laïcistes et islamistes peuvent dialoguer dans le monde arabe comme la laïcité et les religions en occident. Détruisons seulement les préjugés, ignorants de la culture et de la vraie lumière, amoureux de la division, moyen privilégié de domination.

Tout mépris en un mot est dangereux en tant que mauvaise appréciation. Il nous fait courir trop de risques par son évaluation mensongère de l'islam international d'orient et d'occident

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chb
15 points

Cette série d'articles du Monde avait apparemment vocation à appuyer la « diplomatie » fabiusienne, telle qu'il l'a développée le 27 à Sciences Po. A la sortie de la conférence donnée par le Ministre, des auditeurs écartés du débat avaient donné leur avis critique sur sa description bisounours des positions occidentales, notamment en Syrie. Vidéo :
http://cercledesvolontaires.wordpress.com/2012/06/30/reactions-au-papota...

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Sarah
-154 points

Que le journal lemonde donne la parole à un charlatan comme Meddeb pour expliquer "le printemps arabe" alors qu'il a soutenu le dictateur Ben Ali,montre le niveau de médiocrité de ce journal pour tout ce qui concerne le monde arabe:

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Liliane Bénard
-536 points

D'accord Sarah, Meddeb "pédale dans la semoule". Il considère l'islam comme une "malediction". Il refuse de penser que l'occident est aussi une malediction pour le monde arabe lorsqu'il considère que les monarchies sont démocratiques et que l'Arabie Saoudite applique justement la loi de Dieu.

Le printemps arabe lutte contre des dictatures que les occidentaux ont protégées. Une telle occidentalisation est criminelle.

La réforme de l'islam vient des musulmans eux-mêmes. Ils sont capables de dénoncer des mouvements religieux injustes au regard même de la révélation coranique. La colonisation occidentale est aussi injuste.

Cela ne veut pas dire que des musulmans français, européens ou américains ne vont pas apprécier des cultures pluralistes dans des langues différentes mais sans oublier le chaos politique actuel, fruit de l'occident, peu sensible à l'égalité des religions.

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mohamedelbaki
0 points

"Le Printemps Arabe"... Pourquoi veut on toujours imposer au Monde Arabe une étiquette uniforme ?
Le Monde Arabe est multiple:plusieurs nationalités,plusieurs cultures,coutumes et traditions.Des hommes et des femmes très divers,mais unis par la même religion,certe.Certains la majorité sans arabophones et dans le Maghreb ( ou Afrique du Nord ),la majorité est amazighophones... L'Afrique du Nord est de ce fait interculturellement mixte,avec quelques problèmes certes...
L'Occident,la politique "politicienne de l'Occident doit laisser les peuples des pays du Monde Arabe faire leurs évoultions ou révolutions en interne.Pourquoi vouloir toujours donner des leçons de morales politiques et démocratie aux monde arabo-musulman? Pourquoi ces anciens pays colonisateurs donnent ils autant de leçons avec hauteur,alors que il y a quelques années en tant que puissance colonisatrices elle ne pratiquaient pas "la Démocratie" vis à vis des indigènes? ? ? Oui laissez les peuples choisir leur destin.

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Bernard Sartorius
12 points

Excellent papier. Il est grand temps que le préjugés occidentaux à l'égard de la "spiritualisation" (dont l'inspiration par l'Islam) de la politique soient mis en question.Grand temps pourquoi: parce que le respect de la nature ( désormais vital pour notre survie ), et sa position POLITIQUE prioritaire par rapport aux seuls intérêts économiques, relève d'un a priori spirituel, religieux. L'Islam,vivant Dieu comme réalité centrale et prioritaire (Allah akbar)est pour cette raison d'une plus grand actualité et porteur d'avenir que l'anthropocentrisme occidental, particulièrement sous sa forme a-religieuse qui reduit la vie à la satisfaction, dusse la planète en crever, de nos besoins matériels.(Je ne suis pas Musulman, mais cette façon de vivre le Mystére m'inspire de plus en plus).

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karimkarim
5 points

Salam Bonjour,
Il est clair, que les révolutions arabes sont pilotées par les anciennes puissantes occupantes, c est du néocolonialisme ni plus ni moins. Meme en Tunisie, pays où on pensait réellement qu il s agissait d une révolution née de la rue, a été provoquée savament par la cia, ce qui n a pas empéché par la suite, qu elle soit portée par le peuple. En Lybie, en syrie, les méthodes sont les memes, envoi dans ces pays de mercenaires, de terroristes, qui entretiennent la terreur, ils s inscrustent au milieu de la population, et tirent sur les forces gouvernementales, qui rispostent et ce sont les civils qui paient. Qui a envoyé ces terroristes, des armes, toujours les memes, ceux la memes qui ont le culot d incarner le droit et la démocratie sic ! L amérique, la France, et l Angleterre. Voyez ce qui s est passé en Irak, en Afghanistan, en lybie pays devastés où sème le chaos, la violence,sous prétexte de fausses accusations (11 sept perpetré par la cia et le mossad...)

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Liliane Bénard
-536 points

Salam Mohammed Al-Baki,
Vos deux points sont essentiels et informés. Puis-je ajouter pour rire que les saisons sont les mêmes pour tous, y compris les pays arabo-musulmans.(Certains ont certes du mal à s'accorder sur le début du ramadân !) Des peuples se sont élevés contre des dictatures, protégées par les occidentaux.

Vous avez raison de dire que le souci de notre planète importe aux religieux qui s'en sentent responsables. Ils développent leurs connaissances sur notre plan d'immanence, conscients des certitudes qu'ils peuvent acquérir.

Ils n'oublient pas leurs relations avec la transcendance qui fait de l'être humain un être singulier et libre, capable de goûter l'universalité, c'est-à-dire le service de tous, qu'ils soient femmes ou hommes, religieux ou non.

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Orlando
-1420 points

Les peuples arabes ont le droit de faire leurs révolutions. C'est un debut donc prudence. En France, il a fallu des décennies pour bâtir une société qui intègre les libertes individuelles et surtout la liberte d'expression, chose fondamentale pour réfléchir et evoluer. La révolution de 1789 s' est faite contre le pouvoir despotique use mais aussi contre l'emprise de la religion. Il y a la une différence fondamentale avec les revolutions arabes : les révolutionnaires de France ne criaient jamais "Dieu est grand". Observons donc, mais espérons que la liberté d'opinion et d'expression va enfin faire son entree dans des pays qui ne l'ont jamais connue.