Après quelques minutes de transports en commun, l’arrivée sur la rue Tahrir (qui mène à la place du même nom) permet de s’imprégner de l’euphorie télévisée. Sur l’avenue, nombre de voitures zigzaguent avec les portes ouvertes, certains crient « Morsi ! » pendant que d’autres brandissent son portrait.
Elles affluent toutes vers la place. Sur le chemin, des écrans télé censés diffuser la fin de la rencontre France-Suède font un « flash info » : Moubarak vient de décéder. Deux militaires s’arrêtent en chemin aux abords du café où se trouve le fameux écran : ils sont choqués par la nouvelle.
Le serveur du café, lui, trouve dommage qu’il n’ait pas pu vivre un peu plus longtemps de sorte qu’il paye sa dette envers le peuple égyptien. D’autres critiquent alors la manifestation pro-Morsi place Tahrir : « Ils n’ont pas honte, ils dansent sur un mort », glisse l’un. « Ils ne dansent pas sur un mort, ils dansent pour la démocratie que ce mort a interdite pendant des décennies », lui rétorque un autre.
Un débat s’ouvre alors et porte sur ce qu’a fait Moubarak, si c’était bon pour le pays ou pas vu le chaos dans lequel il est plongé depuis un an, si le peuple égyptien doit ou non lui pardonner pour ce qu’il a fait. « Le peuple égyptien oublie vite » conclut une personne âgée. « Regardez comme les Egyptiens ont de la considération pour Saddam Hussein, Khadaffi et même pour Saleh ; ils ont déjà oublié tous les méfaits que ces dictateurs ont causés à leur peuple. Bientôt ils tiendront le même discours sur Moubarak ».
Il faut donc vite se diriger vers la place pour y voir ce qui s’y passe. Le trajet prévu consiste alors à prendre un métro de Dokki à l’arrêt Sadate, arrêt qui débouche directement sur le théâtre de tous les directs sur les chaînes égyptiennes. En descendant vers les quais, c’est l’anarchie : des gens scandent « Morsi, Morsi, Morsi ! » cependant que les guichets censés distribuer les tickets de métro sont temporairement fermés.
En cause : « un demeuré qui a tiré une sonnette d’alarme dans le métro » nous indique un agent travaillant sur les lieux, « Personne ne peut prendre le métro à cette heure-ci », hurle-t-il. Les gens se retournent, forment une ronde autour de lui et exigent la remise en marche du métro : certains désirent gagner leur domicile cependant que d’autres, drapeaux égyptiens en mains, entendent rejoindre la place.
La foule accourt vers le quai pour s’offrir un décimètre carré dans un métro bondé. Sur le trajet, une scène très étrange se déroule sous mes yeux. Au premier arrêt, deux militaires montent. C’est alors le silence, tout le monde les observe étrangement. Un stop plus tard, à l’arrêt Opera, une vague de manifestants sortie de nulle part et brandissant les portraits de Mohamed Morsi envahit un wagon, celui-là même où les militaires et moi nous trouvons.
De manière presque automatique et synchronisée, les deux soldats leur tournent le dos, sortent leur téléphone et font semblant de s’occuper. L’un d’eux sourit légèrement. A vrai dire il y a de quoi : en l’espace d’une semaine, le Conseil Suprême des Forces Armées s’est approprié les pouvoirs législatif et judiciaire : pour ce faire, il a fait jouer à sa guise la Haute Cour Constitutionnelle égyptienne.
D’une part, en jugeant inconstitutionnelle l’élection de l’Assemblée nationale (la première authentiquement libre et régulière) ; d’autre part, en faisant invalider une loi interdisant aux anciens du régime Moubarak de se présenter à la présidentielle ; décision clairement destinée à maintenir la candidature d’Ahmed Chafiq, désigné ici comme « le candidat de l’armée » et dernier Premier ministre sous Moubarak. Et ce, à la veille du second tour de l’élection présidentielle. Puis, les règles étant constamment réécrites, lors de la nuit même du second tour, le SCAF a adopté un addendum constitutionnellui octroyant le pouvoir législatif en attendant l’élection prochaine d’un nouveau Parlement.
Le « coup d’Etat constitutionnel », comme certains l’appellent ici, est donc en marche. Entre les militaires qui sourient légèrement et les manifestants euphoriques, on oscille entre la naïveté enthousiaste et une réalité décevante.
Un arrêt plus tard, l’évènement fait salle comble. Des cris, des chants, des drapeaux abondent sur la place. Tout le monde affiche le sourire. Au centre, sur du sable et entre quelques détritus, des tapis de prière et morceaux de carton sont disposés pour permettre à certains de s’asseoir pour discuter du futur. D’autres, s’allongent simplement et regardent les étoiles. Trois hommes prient sereinement alors que la foule les entoure et que les tambours battent.
Tout autour, c’est l’euphorie. Des hommes, des femmes, des petits, des grands, des jeunes, des moins jeunes : il y a toute sorte de gens sur cette place. Et oui, les barbus sont minoritaires, tout comme les femmes qui portent le niqab. Le Figaro nous «a tromper ». Des gens se succèdent sur la petite estrade aménagée au centre de la place, prennent le micro et alternent chants égyptiens et slogans pro-Morsi.
A gauche de l’estrade, un fast-food KFC est fermé : un tag « Off » orne le rideau de fermeture. Place à la nourriture égyptienne : les marchands ambulants investissent la place à coups de felafel, de popcorns, de boissons fraîches et même de couscous. Tous ces visages divers et variés que l’on a l’habitude de croiser dans la rue ou les transports en commun sont là, tous sourient, nombre d’enfants et d’adultes ont le nombre 25 peint sur le front, en souvenir du premier jour des révoltes l’année passée.
En jetant un œil un peu plus haut, on aperçoit les centaines de drapeaux égyptiens : la phrase « Nous aimons l’Egypte » y est à l’honneur, en arabe et même en anglais. Surtout, des tas d’autres drapeaux arabes sont là, au premier rang desquels le drapeau palestinien. Comme l’écho d’une lutte commune pour la liberté, ou peut-être un signe disant « on ne vous oublie pas ». Les journalistes étrangers ont peur de venir sur place pour produire des directs. Un seul en a le courage, il s’agit d’un journaliste brésilien : son caméraman arbore un énorme drapeau brésilien sur le dos, gage de sécurité il semble.
Juste derrière ce journaliste, un énorme portrait qu’aucune caméra ne saisira : il s’agit de Moubarak, transformé en diable, colombe blanche dans sa gueule, avec les drapeaux israélien et américain en arrière-fond. Des images comme celles-ci, il ne faudra pas attendre d’Al Jazeera English qu’elle les diffuse.
C’est un peu comme pendant la révolution égyptienne : la version anglaise de la chaîne qatarie multipliait les interviews de jeunes égyptiens parlant un anglais parfait (probablement scolarisés à l’Université Américaine du Caire ou assez fortunés pour avoir suivi des études à l’étranger) et qui appelaient les Occidentaux, même les Américains (!), à leur venir en aide cependant que la version arabe faisait intervenir des gens de tous horizons imputant la dictature au soutien aveugle des puissances occidentales.
Bref, tout comme l’armée aujourd’hui, les médias aiment jouer avec les consciences. Pour se venger ou s’amuser, deux trois gamins munis de lasers s’amusent à aveugler les caméras postées sur les buildings qui entourent la place. Un journaliste, gêné par cette lumière rouge qui l’empêche de revendre son pseudo-direct à l’étranger, fait signe et leur demande d’arrêter. Assis sur un scooter, ils rient et lui envoient le faisceau en plein dans les yeux.
Les chants se multiplient, vibrent en fonction des rythmes imposés par les tambours, quand soudain un coup de feu résonne. Personne ne comprend, les gens paniquent et se baissent aussitôt. Trois secondes plus tard, un autre coup de feu étrangement suivi d’éclats de rire : tous les yeux sont rivés vers le ciel. Des gamins envoient des feux d’artifice pour fêter l’évènement.
C’est la stupéfaction et chaque éclat dans les cieux provoque des applaudissements. La musique reprend alors normalement, et les gens chantent en cœur les vertus de « Oum al dounya », la mère du monde. Au beau milieu de cette immense foule, des cercles de trois à vingt personnes structurent l’architecture humaine des lieux : tous débattent, sur Morsi, sur l’armée, sur la démocratie, sur la supercherie ou le caractère régulier des élections. Ils hurlent, crient, gesticulent et renoncent épisodiquement à leurs joutes oratoires pour accompagner les chants. L’air de dire « Sur le fond on est d’accord, même si au niveau des détails on diverge ».
Il est déjà deux heures du matin, lentement la place commence à se vider. L’estrade qui servait les discours et chants emphatiques se convertit en centre d’annonces pour enfants perdus sur la place. Au sol, des centaines d’emballages en tout genre. Balancés par le vent d’éternité soufflé par le Nil, des drapeaux égyptiens, palestiniens et même syriens.
L’insupportable chaleur de l’après-midi a cédé la place à une fraîcheur incroyable. Des bateaux aux mille et une lumières se relaient sur le Nil pour des croisières musicales. Sur les bateaux, les gens dansent. Sur les quais, d’autres attendent sereinement qu’un poisson morde à l’hameçon. Dans un tel contexte, toutes les questions portant sur la part de rêve et la part de réalité qui entourent les espérances des Egyptiens s’évaporent subitement. Elles ont été balayées par le vent de liberté qui souffle sur le Nil…




Commentaires
Il ne y'a pas que les frères musulmans qui participent à ces manifestations, il y'a aussi les libéraux et le mouvement du 6 avril, par ailleurs le mouvement indépendant "juges pour l'egypte" a déja confirmé dans un congrés de presse la victoire de mohamed mursi dans la course présidentielle en se basant sur les statistiques fournit par leurs collègues dans tout les bureaux de vote du pays
Quelqu'un vient de s'adresser à moi, en me reprochant ma façon véhémente d'argumenter, mais en reconnaissant que je pouvais parfois avoir raison.
Où sont, cher Censeur démocratique, passées nos deux contributions ?
Censeur, vous avez de la chance de ne pas vivre dans un pays bien musulman. Parce que là-bas : on est moins patient avec les opposants. Essayez de ne pas trop vous opposer au pays qui vous accueille.
AssalamuAleikum!
Je commençais à m'étonner de l'absence totale d'articles sur les élections égyptiennes sur Oumma.com alors que les événements interpellent les francais musulmans et suscitent une vraie émotion. Le véritable coup d'état sur l'assemblée nationale de la part de l'armée, le discours très rassurant de Morsi comparé à celui juste egocentrIque de Shafik, le courage des égyptiens a revenir place Tahrir et le message de non violence des Frères musulmans semblaient avoir moins d'intérêt que quelques brèves nombrilistes franco françaises, enfin bref aussi muet que notre nouveau gouvernement. C'est un bon début, on en redemande avec un peu plus de fond SVP
AssalamuAleikum!
@orlando
Je te trouve outrancier mais aussi un poil à gratter utile, un peu comme le fou du Roi.
Les articles que tu avais postés n'étaient pas aussi négatifs que tu voulais l'entendre envers l'Islam: celui du Monde mentionnait un article sondage à venir de Gallup qui concluait en disant que dans le cadre du post printemps arabe, ce n'était pas l'Islam que les femmes avaient à craindre mais le manque de développement social et économique. Voilà bien un patron commun à toutes les sociétés, quelque-soit la culture, qui s'applique à la française comme à l'égyptienne.
Le censeur n'a pas supporté l'envers du décor. Tapez "place Tahrir femmes" sur Google et lisez. A quand la révolution des moeurs chez les pieux musulmnans ?
AssalamuAleikum!
@orlando
J'ai lu et le Monde termine sur une conclusion de la boite à enquête Gallup: Dans la période post Printemps arabe, l'Islam n'est pas le danger pour les femmes mais le manque de développement social et économique.
Maintenant que certains journaux résument la révolution égyptienne à un manque de respect envers des journalistes européennes et considèrent le fait que des hommes et des femmes égyptiens puissent dormir sur la place Tahrir ou encore qu'une jeune égyptienne ait publié une photo d'elle topless comme des avancées sociales, c'est tout simplement prendre leurs lecteurs pour des abrutis, des voyeurs ou les deux, et au vu des réactions de leur lectorat il semblerait qu'ils aient raison.
Je conteste l'expression "récit d’une épopée". Personne ne sait vers quoi se dirigent les révoltes arabes (car "révolution", c'est bien autre chose).
Soit il y a rupture avec le passé : le passé immédiat constitué des différentes dictatures, soit on réinstalle le passé antique dans le présent, comme le voudraient nombre d'obscurantistes musulmans, flirtant avec les appels aux meurtres quand ils manquent d'arguments. Car dans l'islam dur, pur et sincère : on ne fait pas dans le détail.
Pour l'instant, on vous observe. Je ne pense pas qu'un pays musulman fera concurrence à un pays émergent. Votre religion est votre handicap. Mais la frustration devant l'échec veut dire que le terrorisme musulman n'est pas prêt de s'éteindre.
AssalamuAleikum!
Je lis ici et là que Shafik et Morsi sont tous deux des candidats de Droite. Mais l'occidental honnête peut-il appliquer sa grille de lecture politique à l'Égypte?
Shafik est de droite car il défend ceux qui ont le pouvoir de l'argent, avec Mubarak a maintenu le peuple égyptien appauvri et sous une dictature militaire. À la différence des dictateurs de Droite de pays à majorité chrétienne (Salazar, Pinochet, Franco) il ne lui manque que l'appui de la religion (Dans l'opposition puisque "représentée" par les Frères)
Mais les Frères Musulmans, n'échappent-ils pas à cette grille de lecture occidentale du "Droite, Gauche" ? Leurs actions et intentions sociales sont orientées en faveur des plus démunis, donc de Gauche. Cependant que leur conduite morale pourrait s'apparenter à celle affichée par les démocrates chrétiens en Europe, donc plutôt de centre droit.
Serait-il préférable pour l'Occidental honnête de comparer l'Islam avec la Théologie de la Libération?
Mohamed Morsi élu avec 51,7% des voix.. La place Tahrir est en liesse !!!
Barrakallahofikum frères et soeurs égyptiens!!!!