Le cimetière musulman de Strasbourg et l’application du concordat à l’Islam de France

L’inauguration du cimetière musulman de Strasbourg le 6 février 2012 apporte une réponse à une des principales demandes qui, lorsqu’elles sont satisfaites, donnent aux adeptes d’une religion l'impression que celle-ci est enfin acceptée.

Le cimetière musulman de Strasbourg et l’application du concordat à l’Islam de France

L’inauguration du cimetière musulman de Strasbourg le 6 février 2012 apporte une réponse à une des principales demandes qui, lorsqu’elles sont satisfaites, donnent aux adeptes d’une religion l'impression que celle-ci est enfin acceptée. On sait que, pendant très longtemps, la législation laïque ne permettait l’inhumation des musulmans en France, ni dans des cimetières confessionnels, ni dans des carrés musulmans des cimetières.

Il suffit de se souvenir de l’étonnement provoqué en 1895 au sein de la communauté musulmane de Paris, qui comptait alors 10. 000 membres, par la découverte de l’impossibilité d’inhumer un notable ottoman. Seule la bienveillance  des Comtistes, qui siégeaient au Conseil de Paris, permit d’obtenir, par dérogation, un carré musulman au cimetière du Père-Lachaise. Le cimetière musulman de Bobigny a eu un statut spécial à partir de 1937, après avoir été ouvert en 1935, en application à l’hôpital franco-musulman de Bobigny, d’une clause du droit des hospices autorisant l’inhumation des indigents dans un terrain attenant au centre hospitalier.

Ce statut spécial ne prit fin qu’en 1989, date à laquelle  les municipalités voisines acceptèrent de transformer ce lieu de sépultures en « carré musulman du cimetière intercommunal » de Bobigny, Aubervilliers et La Courneuve. Cette transformation a eu lieu à un moment où les instances islamiques se désintéressaient complètement de l’application du droit commun à une religion, trop longtemps considérée comme un corps étranger à la République. La FNMF ne s’est intéressée au cimetière de Bobigny que dans le cadre de son désir de prélever la taxe halal.

Elle demanda alors l’autorisation d’utiliser des locaux attenants à la petite salle de prière du cimetière pour y procéder à l’abattage rituel des ovins, dans des conditions d’hygiène imprécises. A cette période, une discrète circulaire adressée aux préfets par le ministère de l’Intérieur recommandait de fin mettre fin à une sorte de préférence nationale même devant la mort. Ce texte abrogeait la clause de la circulaire Marcellin de 1975, qui n’autorisait l’inhumation dans les carrés musulmans des cimetières communaux que des musulmans de nationalité française. Un nombre de plus en plus élevé d’immigrés musulmans non français acceptaient alors d’être inhumés en France.

Cette évolution de la législation laissait inchangées les clauses du concordat de 1802 applicables en Alsace-Moselle. Mais l’Islam restait privé du bénéfice des avantages du concordat. Cela étonnait tous ceux qui connaissent le contentieux créé avec l’Eglise catholique par la conquête de l’Algérie. Le Quai d’Orsay, que dirigeait alors un très gallican ministre des Affaires étrangères, le prince De Broglie, entendait soumettre à autorisation la nomination des prêtres catholiques dans ce qui était considéré à partir de 1834 comme une « province française ».

A l’objection de l’Eglise, rappelant que la France n’était pas en Algérie au moment de l’adoption du concordat, le gouvernement français répondait invariablement : « le concordat, rien que le concordat, tout le concordat en Algérie ». Cette application du concordat faisait de l’Islam le « quatrième culte reconnu ». On sait que la loi de 1905, qui abrogea le concordat, était applicable à l’Islam. Mais la laïcité coloniale refusa obstinément de reconnaître l’indépendance du culte musulman, malgré l’article 43 de la loi du 9 décembre 1905 et le décret d’application de septembre 1907.

En 1990, un des ministres de l’Intérieur, qui eurent des velléités de rompre avec les séquelles de la laïcité coloniale, étonna beaucoup en décrétant que « le concordat est un résidu de l’histoire » qui ne saurait être appliqué à l’Islam. C’est par cette singulière casuistique que P. Joxe a contrecarré le projet de faculté de théologie musulmane à Strasbourg, qui était pourtant soutenu par l’Elysée. On saura plus tard que les musulmans en France payèrent le prix des désaccords entre l’Elysée et le ministère de l’Intérieur (qui reflétaient aussi des dissensions au sein du Parti socialiste) au sujet de la première « affaire Haddam » de 1989.

L’ouverture du cimetière confessionnel musulman de Strasbourg résulte de l’application à l’Islam de clauses du « droit local ». Celui-ci résulte du concordat que la municipalité (à majorité socialiste) de Strasbourg juge donc applicable à cette religion. Cela montre le caractère arbitraire et politicien de la casuistique de 1990.

Logiquement, les musulmans sont en droit de demander l’application à l’Islam des autres clauses du concordat, comme la rémunération des imams et le financement public d’une faculté de théologie musulmane. Quand donc le CFCM aura-t-il l’intelligence de surmonter des dissensions chroniques, le courage de demander l’application totale du concordat à une religion qui, un tiers de siècle après les premières tentatives publiques de régulariser sa situation, n’est toujours pas sortie de son statut spécial hérité de la laïcité coloniale ?

Auteur : Sadek Sellam

Historien de l'Islam Contemporain. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'Islam, dont « l'Islam et les musulmans en France » (éditions Tougui 1987) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Amazon.fr) et « Etre musulman aujourd'hui » (éditions Nouvelle cité, 1989) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Alapage.com). Un ouvrage est actuellement sous presse chez Fayard : « la France et ses Musulmans. Un siècle de politique musulmane ».

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