La Syrie : l’heure du choix

Il nous est donc impossible de rester silencieux devant tant de carnages. D’autant plus que ce conflit risque d’avoir des répercussions majeures pour toute la région et certainement pour l’ensemble des musulmans du monde. C’est dire son importance. Un certain nombre de clarifications s’imposent donc.

La Syrie : l’heure du choix

A l’heure du premier anniversaire de la révolution syrienne, les massacres se multiplient et l’horreur du régime d’Assad semble ne plus avoir de limites. Plusieurs organisations de défense des droits humains parlent de crime contre l’humanité. Dans l’échelle de la cruauté, les sbires du boucher de Damas ont démontré qu’ils étaient capables du pire. Rares sont les cas où on avait vu une répression aller jusqu’à brûler vif ou égorger et mutiler les corps de femmes et d’enfants.

Il nous est donc impossible de rester silencieux devant tant de carnages. D’autant plus que ce conflit risque d’avoir des répercussions majeures pour toute la région et certainement pour l’ensemble des musulmans du monde. C’est dire son importance. Un certain nombre de clarifications s’imposent donc. Comme s’impose désormais une solidarité totale avec un peuple en danger de mort.

1 – Il y a près d’un an le peuple syrien emboitait le pas aux Tunisiens et Egyptiens en sortant dans la rue pour exprimer sa soif de changement. Un simple rappel de la genèse du soulèvement nous permet de mieux cerner la nature du régime et les motivations profondes d’un peuple qui se bat avec courage et dignité. « Tout a commencé à Deraa, avec l’arrestation de quelques enfants d’une dizaine d’années qui avaient inscrit des slogans hostiles au gouvernement sur les murs de la ville. Les mères, venues réclamer leur libération, se sont affrontées avec la police, certaines ont été arrêtées et, selon des témoins, rasées »[1].

Cette affaire a mis le feu aux poudres. La réponse du gouverneur de  Deraa, cousin de Bashar Al Assad, a fini par faire éclater un baril qui était proche de l’explosion. Répondant aux pères venus chercher leurs enfants, il a affirmé : "Oubliez vos enfants. Faites-en d’autres. Et si vous n’y arrivez pas, amenez-moi vos femmes"[2].

Depuis cette date, le peuple syrien a décidé d’aller jusqu’au bout pour se libérer de l’occupation Assadienne et ce, malgré les horreurs. Quelques semaines plus tard c’est un garçon de 13 ans, Hamza Al Khatib, qui devient l’icône de la révolution et le symbole de la cruauté du régime. Il sera rendu à ses parents le visage tuméfié, la nuque brisée, les organes génitaux mutilés et le corps criblé de balles.

Depuis lors, les sévices de ce style sont monnaie courante pour une population qui subit une répression épouvantable : plus de 10 000 tués (parmi lesquels 701 enfants, 590 femmes et 422 hommes et femmes morts sous la torture), 35 000 blessés, 65 000 "disparus" et plus de 230 000 réfugiés et déplacés[3]. Jacques Berrès, chirurgien de guerre depuis quarante ans et cofondateur de MSF a  passé près de deux semaines dans l’enfer de la répression.

L’homme qui a avait été en Irak au plus fort de la guerre pour soigner des civils nous revient avec cette déclaration terrible où il avoue « qu’à Homs c’est pire qu’à Bagdad »[4]. Amnesty international dont le rapport d’enquête vient de tomber évoque des crimes de guerre où les détenus sont confrontés "à un monde cauchemardesque de torture systématique"[5]. Les dizaines de vidéos qui parviennent tous les jours font état d’images insoutenables. Ce régime ne lutte pas contre Israël. Il lutte contre son propre peuple et « est prêt à aller jusqu’à l’extermination des musulmans syriens et la destruction de leurs lieux de culte pour se maintenir au pouvoir »[6].

2 – Sauf que plus les jours passent et plus la dévastation de la Syrie par les services de sécurité plonge le pays et la région dans un engrenage mortifère. Les appels à l’insurrection armée et à la militarisation du soulèvement dominent désormais les mots d’ordre des manifestations. Aux tenants de la théorie fallacieuse du complot, il faut donc rappeler une évidence : c’est Assad qui est responsable du chaos et non les puissances étrangères qui exécuteraient ainsi un pseudo-plan destiné à sécuriser Israël en recomposant le Moyen-Orient.

Comme le souligne très justement Alain Gresh, « par son refus de s’engager dans des réformes sérieuses et un dialogue avec l’opposition, par son usage indiscriminé de la violence contre des manifestations qui, pour l’essentiel, restaient pacifiques, par un usage généralisé de la torture, il a contribué à la montée de la violence, au passage d’une partie de l’opposition à la lutte armée ; il a, d’un même mouvement, favorisé les ingérences qu’il prétendait vouloir combattre ». On ne le répétera jamais assez : la répression a précédé la radicalisation.

3 – Le  point de non-retour a été franchi et nombreux sont les Syriens qui appellent désormais à une intervention turquo-arabe, notamment pour l’ouverture de corridors humanitaires. Devant d’atrocités, d’horreurs et de sévices, comment pourrait-on d’ailleurs le leur reprocher ? J’entends déjà les cris de certains à la manipulation. Il est vrai que ces radicaux de salon ne subissent pas la torture et que pendant qu’ils déjeunent au Quick halal d’autres se font arracher les ongles. Les Syriens ont tiré les leçons de l’affaire libyenne : ils ne veulent pas des armées hypocrites de l’Otan[7].

A ceux qui ne comprendraient pas cette attitude, un petit rappel historique leur rafraichirait la mémoire. C’est cette même logique de la survie qui avait poussé l’Iran de Khomeiny à acheter des armes à Israël pour se défendre contre l’agression de Saddam Hussein[8]. Sauf que les militants de l’Armée syrienne libre, dont on a pu vérifier la résistance héroïque à Baba Amr, ne demandent pas des armes à Israël mais aux peuples arabes. Au demeurant, c’est le cynisme de la communauté internationale, le silence de tous et les insupportables divisions au sein du Conseil National Syrien (CNS) qui les poussent à opter pour cette solution de la dernière chance.

D’autant plus que l’intervention étrangère en Syrie a déjà lieu : ce n’est un secret pour personne que l’Iran appuie désormais logistiquement et militairement l’armée syrienne dans son travail de destruction du mouvement populaire et révolutionnaire syrien. Au bout du compte, c’est peut être cette stratégie machiavélique que chercher à mener Assad : mettre la Syrie à feu et à sang en précipitant la guerre civile pour justifier ensuite un discours patriotique de lutte à mort des « gangs terroristes soutenus de l’étranger ».

4 – On en vient donc aux enjeux régionaux du conflit. Il n’est malheureusement pas impossible que le pire soit encore devant nous. La situation syrienne est désormais au cœur d’une partie d’échecs au niveau régional où les forces se font face. L’Iran, et ses affidés du HezboLah et des milices irakiennes, ont juré de défendre le régime jusqu’au bout. La Russie et la Chine bloquent les résolutions de l’ONU qui condamnent la répression.

Les Occidentaux, mués par leurs intérêts propres et se cachant derrière les prétextes humanitaires quand ça les arrange cherchent à faire tomber le régime. Même objectif pour les régimes esclavagistes du Golfe au premier rang desquels le Qatar et l’Arabie Saoudite. La Syrie est aujourd’hui devenue le théâtre de calculs géopolitiques dans un Moyen-Orient en plein ébullition. Sauf que derrière ces cyniques spéculations, c’est le peuple qui trinque et c’est Assad qui gagne du temps pour terminer son entreprise diabolique de « pacification »des villes rebelles. Car la vie des Syriens a peu d’importance pour lui : ses services sont prêts à fomenter des attentats pour justifier ensuite une répression aveugle[9].

5 - C’est là que le bât blesse. Certains parmi la communauté musulmane se sentent mal à l’aise devant cette configuration où ils feraient cause commune avec les gouvernements occidentaux et les pétromonarchies pernicieuses du Golfe. Il nous faut avoir une position de principe : notre condamnation des régimes tyranniques ne se fera jamais à géométrie variable et notre positionnement ne se fait pas en fonction des autres.

Ce n’est pas parce qu’Alain Juppé condamne les atrocités du régime syrien que l’on devient nécessairement supporteur de Sarkozy ou de l’Emir du Qatar. Il est dommage que l’anti-américanisme primaire de certains les rende aveugle dans leur manière d’appréhender le conflit. Cette obsession est loin de correspondre à l’éthique islamique car l’exigence coranique de justice est radicale : elle ne souffre d’aucune entorse et ne se fait pas au gré des autres. Ce reflexe émotif leur est d’ailleurs gravement préjudiciable.

Elle les pousse, par ricochet, à soutenir un régime qui entretient l’illusion qu’il a toujours maintenu une attitude anti-impérialiste. Pour en finir avec cette fumisterie, rappelons qu’Assad était sur le point de conclure un traité de paix avec Israël en 2008, le site internet bakchich relatant même une entrevue secrète à l’époque entre Ehud Barak et le propre frère de Bashar Al Assad, le tristement célèbre Maher Assad qui vient de raser à l’arme lourde le quartier de Baba Amr à Homs.[10].

Ce régime est d’ailleurs prêt à toutes les manipulations médiatiques pour induire en erreur. L’une des dernières grossièretés a été celle de mentionner auprès de la TV nationale le soutien de l’islamologue Olivier Roy au régime. Il a fallu un communiqué du chercheur français pour démentir cette imposture. Mais aujourd’hui les choses sont claires et la décision du Hamas a eu le mérite de sortir de toute cette confusion.

Rompant définitivement avec le clan mafieux d’Assad, Isma’il Haniyeh a fait il y a quelques jours cette déclaration historique du haut du Minbar de la mosquée Al Azhar au Caire et sous l’acclamation de milliers de fidèles : « Je salue le peuple héroïque de Syrie qui aspire à la liberté, la démocratie et la réforme »[11] Le message est clair : la cause palestinienne ne peut être instrumentalisée au profit d’un régime tortionnaire et le peuple palestinien se tient aux côtés des résistants de Hama, Homs, Idleb et Damas. La libération d’A Qods passera par la libération du Châm.

5 – L’important pour les musulmans de France est aujourd’hui de porter aide et assistance à un peuple en danger de mort. Il leur faut joindre leurs efforts à ceux des humanistes de tout bord qui luttent pour la dignité des peuples. Cette solidarité doit se faire sous trois volets : spirituelle, financière et politique. Spirituelle d’abord en maintenant l’exigence de do’as et d’invocations. Ce volet n’est pas à prendre à la légère.

Dans son dernier communiqué, l’Union Mondiale des Oulémas appelle les musulmans du monde à mener la Prière du Qonout qui se fait dans la dernière rak’a de chaque salat (et notamment lors des prières du Fajr et du Witr). A l’image du Centre Tawhid de St-Denis, de nombreuses mosquées de France devraient se joindre à cet appel car in fine, c’est peut-être la plus redoutable des armes que nous avons entre nos mains[12].

En ce qui concerne la solidarité financière, de nombreuses associations récoltent des dons pour venir en aide aux réfugiés syriens et une partie de cette aide arrive tant bien que mal aux habitants des villes meurtries qui se font assiéger et affamer par l’armée d’Assad[13]. La solidarité politique passe aussi par la participation massive aux évènements organisés par la société civile telle la manifestation qui aura lieu le samedi 17 mars à 14h et qui partira de Barbès[14].

6 – Lors du massacre à Gaza, des centaines de milliers de musulmans avaient exprimé leur mécontentement dans la rue en manifestant dans plus d’une centaine de villes de France. ‘Ajib la propension que beaucoup de musulmans ont à s'indigner (légitimement) contre les crimes d'Israël en Palestine et à se taire ou à rester passifs sur les exactions d'Assad. Un simple rappel de l'éthique islamique nous enjoint de condamner les injustices d'où qu'elles viennent. De la Tchétchénie à Gaza et de Homs au Xinjiang. La solidarité humaine et la fraternité musulmane ne connaissent pas de frontières. L’indignation sélective c'est pour BHL et compagnie.

7 – Nous vivons certainement un moment historique du monde arabe qui aura des répercussions majeures pour la nation islamique. Le Châm sous occupation assadienne finira par se libérer. C’est une promesse divine. Cette terre est trop importante aux yeux de Dieu et de Son Prophète pour être dirigée par un monstre. Dans un hadith, le Prophète Saw a dit « Bénie soit Châm, benie soit Châm, bénie soit Châm. Les compagnons de s’interroger : pour quoi au messager de Dieu ? Réponse du prophète : les Anges du Tout-Miséricordieux s’y sont déployés ».

Dans un autre hadith, le Prophète Saw nous dit : « Innal imane idha katourat al fitane bi châm » : lorsque les troubles (fitanes) se multiplieront, la foi sera au Châm[15]… Nombreuses sont les traditions prophétiques qui donnent un caractère particulier à cette région du monde musulman qui a donné à l’islam les plus illustres de ses érudits tels Ibn Taymiyya, l’Imam An Nawawi ou celui dont le Tafssir du Coran fait autorité, Ibn Kathir.

8 – Al hamduliLah que le Coran nous apaise et nous réconforte. « Et ne pense point qu'Allah soit inattentif à ce que font les injustes. Il leur accordera un délai jusqu'au jour où leurs regards se figeront.»(Coran S14, V 42). Les militants syriens placent leur confiance en Allah qui finira par les délivrer car Il a lui-même juré de donner la victoire aux justes et aux croyants. De ce marasme naîtra certainement une nouvelle page pour le monde arabe.

En quittant le piège des nationalismes étroits dans lequel les a enfermés la nuit coloniale, l’issue pour le monde arabe réside certainement dans cette leçon qui date du 14e siècle : « le miracle des conquêtes, ce n'est pas la victoire sur les Perses ou sur les Byzantins, c'est l'union des Arabes en un seul Etat, sous un chef, ce qu'ils n'avaient jamais connu auparavant. C'est à ce miracle de l'union des cœurs arabes, ajoute-t-il, qu'on peut reconnaitre la main de Dieu et donc l'authenticité de la prophétie de Mohammed sws". C’est d’Ibn Khaldun, père de la sociologie moderne.

Notes


[6]Ce qui semble faire consensus auprès des Syriens est l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et non une intervention au sol. Cette zone, mise en place et coordonnée militairement par des armées turques et arabes, permettraient en effet des défections en masse au sein de l’armée syrienne. Même si ces défections sont de plus en plus nombreuses, celles-ci deviendraient alors massives car la crainte d’une répression de l’aviation militaire syrienne s’éloignerait alors.

[7]Voir « les 100 portes du Proche-Orient », d’Alain Gresh et Dominique Vidal, Les Editions de l’Atelier, 1996.

[10]

 

[12]Vous pouvez faire vos dons à l’ordre de la "Ligue pour Une Syrie Libre" à envoyer à l'adresse : Ligue Pour Une Syrie Libre- 19 avenue d'Italie - 75013 Paris. A partager également, le repas de charité au profit du peuple syrien organisé en présence du chirurgien Jacques Berès : http://syriansfriendsparis.com/

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Auteur : Nabil Ennasri

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, est actuellement doctorant à l'Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane.

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