11 juillet 2005 : dixième anniversaire des massacres de Srebrenica

Notre bus pénètre dans la ville, nous sommes ébahis par les traces d’obus (...) Des cimetières à tou

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dimanche 10 juillet 2005

Mİ TE NİSMO ZABORAVİLİ BOSNO
Nous ne t’avons pas oublié chère Bosnie

Le 11 juillet 2005 marque le 10e anniversaire des massacres de Srebrenica. Au cours de cette célébration, six cents corps qui ont été identifiés depuis un an seront inhumés. Pour la première fois, le président de la Serbie a demandé officiellement à participer à la commémoration de ce triste anniversaire. La présidente des « Mères de Srebrenica », Munira Subasic, est particulièrement révoltée. Elle, qui a perdu lors de ce massacre 22 membres de sa famille, nous affirme que « c’est une insulte, une provocation, un affront ! »

Je rentre de Bosnie le cœur rempli d’émotions. Un pays merveilleux, riche d’une grande histoire, peuplé d’habitants chaleureux et accueillants, mais également un pays meurtri où les traces de la guerre sont visibles à la fois, sur les façades des bâtiments et dans les cœurs et les esprits.

Jamais un voyage ne m’avait tant marqué. Un séjour de cinq jours et des cauchemars pendant dix nuits. J’ai promis aux personnes rencontrées que je relaterais en Europe occidentale, ce que j’ai vu, entendu, vécu, et senti sur place. C est leur vœu le plus cher : « Ne nous oubliez pas ! Ne faites pas semblant d’ignorer ce qui s’est passé ici et tout ce qui s’y passe encore ! Ils ont enterré nos proches et aujourd’hui ils veulent enterrer nos sentiments, nos souvenirs, nos cauchemars. Non ! Nous voulons que le monde entier sache notre souffrance, nos blessures, nos plaies qui ne sont pas guéries... »

C’est pour Medina, Niymet, Nusreta, Souada, Munira, J., Alamina... que je rédige ce témoignage. En hommage à leur courage, leur persévérance, leur résistance. Des femmes extraordinaires de 14 ans à 83 ans, que j’ai eu l’honneur de connaître. Militante associative, directrice d’orphelinat, journaliste, professeur, étudiante, juriste, architecte, femmes victimes de viols, femmes au seuil de la misère... mais qui tentent chacune dans leur domaine de construire un monde meilleur, avec un brin d’espoir, pour ne plus jamais connaître les atrocités du passé.

Nous étions un groupe de 30 personnes dont quatre hommes. Nous avons été accueillis à l’aéroport de Sarajevo par la présidente de l’association « Mladi Muslimani » (Jeunes Musulmans) qui était notre hôte. Une femme de 53 ans, belle, raffinée, et particulièrement dynamique. Militante depuis son adolescence, emprisonnée à l’âge de 17 ans, condamnée aux travaux forcés sous le régime communiste de Tito, résistante pendant la guerre de Bosnie, cette héroïne des temps modernes continue à mener son combat et à panser les plaies. Elle accueille avec une hospitalité incroyable ses invités auxquels elle a tant de chose à raconter. Une architecte l’accompagne. Elle est arrivée de Turquie il y a six ans afin de contribuer à la reconstruction et à la restauration des monuments datant de l’époque ottomane. Le chantier est immense, car les dégâts sont inconcevables.

Notre bus  pénètre dans la ville, nous sommes ébahis par les traces d’obus, d’incendies, des bâtiments criblés de balles, des ruines et des cimetières... Des cimetières à tout bout de champ ! Des espaces verts, des parcs transformés en cimetières, remplis de pierres tombales blanches sur un fond vert ! « Un stade de football destiné aux jeunes et où reposent désormais des jeunes » nous explique, la voix tremblante, notre interprète et guide bosniaque. Je m’étais préparée à tout, mais pas à cela. Nous arrivons à notre bel hôtel, et là encore un cimetière, juste en face de nous. Les habitants de Bosnie vivent « nez à nez » avec la mort. « Non, pas avec les morts ! » nous confient-ils. « Ce sont des shahids, des martyrs, ils ne sont pas morts, ils sont vivants ! », en référence à la sourate coranique Bakara (2) verset 154, Al-i Imran (3) verset 169. Nous apercevons plus tard sur un flanc de colline, aussi grand qu’un quartier de Sarajevo, un gigantesque cimetière, le plus grand de la ville dénommé « Baré » proche du stade olympique ! Autant de morts ! C’est inimaginable !

Notre première visite se déroule au cimetière de Kovaci où reposent plus de 850 martyrs dont Alija Izzet Begovic, président de la Bosnie, membre de « Mladi Muslimani ». Cet homme de conviction s’est battu toute sa vie pour le bien de son pays. Sa tombe est aussi humble que sa personne. Selon son souhait, ni mausolée, ni grande cérémonie. Sa seule volonté : être enterré parmi les martyrs. Sur sa pierre tombale, ni « bla-bla », ni titre honorifique, mais uniquement son nom et prénom. On y lit également « Abdullah » ! Serviteur d’Allah ! En toute simplicité ! Il n’est en rien précisé qu’il a été président, ni qu’il a combattu pour son pays, mais seulement « Abdullah » ! Une grande leçon d’humilité pour qui saura l’entendre.

Nous traversons ensuite la ville pour passer devant le marché de Merkalé, qui fut bombardé à deux reprises en 1993 et 1995, et où plus de 200 civils ont trouvé la mort. Plus loin, cinquante personnes effectuant la queue devant une boulangerie, périrent sous le lancement d’une fusée. Par là, des civils transportant de l’eau... Au grand parc de Sarajevo, 14 enfants moururent sous les bombardements alors qu’ils étaient entrain de jouer. Ils seront enterrés sur place.

Et les images me reviennent : ceux des journaux télévisés, à l’époque des évènements. La guerre me semblait irréelle et lointaine. Et voilà que dix ans après, je suis sur place ! Mes sentiments sont confus. Ayant participé à des collectes de médicaments, de vêtements, et envoyé des dons... j’avais la conscience tranquille. Mais aujourd’hui, je ne suis plus sûre d’avoir fait le nécessaire au cours des mes années estudiantines. Je suis saisi d’un sentiment de honte : celui de n’avoir pu faire davantage.

Puis, nous longeons le fleuve qui traverse Sarajevo, Miljacka, avant de passer devant le pont Vrbanya rebaptisé « pont Souada Dilberovic », du nom de la première shahid, martyre de Bosnie, une jeune femme de 24 ans, étudiante à la Faculté de Médecine. Encore une fois, la première victime est une femme ! Souada participait à une manifestation contre les check points serbes qui se développaient à Sarajevo, comme en Palestine. Nous apprenons d’ailleurs que la capitale de la Bosnie a un slogan, « Sarajevo, Jérusalem d’Europe ». Ici cohabitent sans frontière, chrétiens catholiques, orthodoxes, juifs et musulmans.

Grand-mère Niymet, du haut de ses 83 printemps, fille d’un pacha ottoman, nous explique que « les bosniaques ont veillé à ce que les édifices religieux des autres cultes ne soient pas pillés, dévastés, car c’est notre morale musulmane qui nous l’impose ». « Même en temps de guerre, ne touchez ni aux femmes, ni aux enfants, ni aux vieillards, ni aux civils, ne détériorez ni l’environnement, ni les arbres, ni les plantes  nous recommande notre prophète Mouhammed (sav) ». « Mais les serbes et les croates ont spécialement visé nos mosquées, nos minarets, nos symboles religieux, notre histoire. En effet, ils ont brûlé plus de trois millions d’ouvrages dans la grande et prestigieuse bibliothèque de Sarajevo entre 1992-1993. Ce sont toutes nos archives, notre passé, notre identité qu’ils ont voulus ainsi détruire » fustige-t-elle avec amertume.

Je précise à mes congénères bosniaques que les femmes croates, serbes, musulmanes devraient essayer de panser ensemble les plaies. Elles sont plus sensibles, et en tant que mères, elles sont plus à même de comprendre la perte d’un enfant, d’un conjoint. Grâce à elles, une paix durable peut être envisageable. Certaines partagent ce sentiment, d’autres plus méfiantes restent perplexes  : « Nous avons perdu lorsque nous avons eu de la pitié, de la compassion. Désormais plus de pitié, plus de compassion ! ». Nous espérons ardemment que Madame le Maire de Sarajevo, bosniaque, et son adjoint croate, qui ont reçu une délégation de notre groupe, saurons, avec une équipe mixte, gérer au mieux cette situation si fragile.

Nous empruntons ensuite l’enclave serbe de la Bosnie, sur les hauteurs de Sarajevo, pour mieux observer la ville et une partie des infrastructures du village des jeux olympiques d’hiver de 1984, ou plutôt ce qu’il en reste. Une désolation totale. Tout est en ruine ! Durant le trajet en bus, nous apercevons des maisons isolées qui ont été brûlées, dévastées. « Les propriétaires bosniaques refusent de regagner leurs habitations dans cette enclave serbe, car ils savent de toute façon qu’ils ne sont pas désirés et risquent à tout moment d’être exterminés » nous précise notre guide. Il nous décrit la manière dont la ville a été assiégée, tout en nous mettant en garde contre les mines anti-personnelles qui n’ont pas encore été désamorcées sur les flans des collines, placées à cet endroit pour bien séparer la capitale des chars à canons qui l’ont bombardée. De ces sommets, l’artillerie lourde, de la quatrième armée d’Europe, confisquée par les serbes, passée secrètement au service de Milosevic au lendemain du démantèlement de la Yougoslavie, a servi à mettre à feu et à sang la ville pendant mille jours. De là, ils l’ont pilonnée, touchant des écoles, des hôpitaux, des maternités et d’autres points vitaux de Sarajevo. 12000 personnes, dont 1600 enfants, ont été tuées. Ses 400 000 habitants ont été privés d’eau, d’électricité, de gaz, de vivres, et de médicaments... jusqu’ à ce que le tunnel que nous avons également visité, sous l’aéroport, soit construit.

Certains pays occidentaux auraient garanti aux Serbes qu’ils n’interviendraient pas si ces derniers terminaient l’offensive en un mois. En effet, en un mois, 70% de la Bosnie était envahie. Ils estimaient alors que Sarajevo tomberait rapidement. Mais grand-mère Niymet nous relate que depuis des siècles, les célèbres hafiz de Sarajevo, ceux qui connaissent par cœur le Coran, ont pour habitude de réciter intégralement les textes sacrés, de la Fatiha à la sourate Nas, pendant le mois de Ramadan sur les collines de la capitale, comme pour l’encercler et la protéger spirituellement. Elle nous conte, avec sa foi fervente, que cela relève du miracle : malgré le manque d’armes des bosniaques et le sur-armement des serbes, la foi l’avait remportée sur les armes !

Des célèbres snipers, aux criminels en liberté, des trafiquants en passant par les  milieux mafieux serbes, des volontaires et des mercenaires seraient venus de plusieurs pays, de Russie, de Roumanie, d’Ukraine, de Grèce... pour prêter main forte à leurs « cousins » criminels. Parmi eux, un certain Limonov, professeur à Moscou, toujours en liberté malgré des preuves accablantes. Cet « intellectuel »  qui prétendait venir à Sarajevo « pour couvrir la guerre », chassait des civils bosniaques, des êtres humains, à partir des vestiges du village olympique. Il y avait également cette femme sniper, championne d’Europe de tirs, venue de Roumanie, et payée pour tuer des civils ! Tout ceci s’est passé  à 1h30 de la France ! Et qui plus est, en présence de l’ONU ! A quand le jugement de ces criminels ? A quand la reconnaissance des responsabilités ?

 En Bosnie, nous voyageons  dans le temps, depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours, un périple riche en histoire mais aussi en sentiments. Nous passons des larmes aux rires, de la joie à l’effroi, de l’émerveillement à la peur. Nous éprouvions de la honte, de la pitié, de la compassion, de la haine, de la révolte, tout à la fois, et en peu de temps.

Nous visitons Sarajevo et ses alentours, Mostar, Pocitelj, Travnik, Ahmetci,..., villes historiques, mais aussi villes et villages de tragédies, de massacres, de meurtres, de génocides, d’exterminations. Au sujet de chaque ville, j’ai tant de choses à raconter, à rapporter, mais je préfère m’attarder sur un autre volet de ce séjour. Sans ces nombreuses rencontres avec les associations, je n’aurais pas éprouvé le besoin d’écrire cet article et de témoigner.

A l’association « Mladi Muslimani » (Jeunes Musulmans), nous rencontrons et écoutons de nombreuses personnalités : des légendes, des héroïnes, des septénaires, des octogénaires, qui toute leur vie ont combattu tantôt des communistes, tantôt des oustachis, des tchetniks... Ces personnes qui ont vécu presque un siècle de bouleversements, relatent l’époque où serbes, croates, juifs et musulmans cohabitaient en paix. Les plus jeunes évoquaient leur musique, des chants empreints de patriotisme, en l’honneur des héros, mais également des chants religieux.

L’épouse du « Reisi Cumhur », président du conseil religieux, nous rejoint pour une petite heure : «  J’emmène des vivres, vêtements, médicaments... au camp de Gorazde où vivent encore beaucoup de réfugiés », nous précise-t-elle. J’étais particulièrement stupéfaite : comment, dix ans après, des populations dispersées, déplacées pouvaient encore vivre dans des camps !? « Le chantier est immense, il ne faut pas arrêter les aides » insiste cette femme, élégante dont l’allure ressemble à celle de Lady D.

 Le matin suivant, nous  rendons visite à l’association « Sumeyya », qui pendant la guerre a aidé les blessés, les orphelins, les femmes notamment violées, et fournit de la nourriture aussi bien aux civils qu’aux résistants bosniaques. Sa présidente Souada Koço, nous informe qu’elle accompagne toujours des femmes violées pendant la guerre, en leur apportant un soutien psychologique, et un refuge pour les démunis, mais aussi de la nourriture, des vêtements, des jouets, une éducation... Elle gère un orphelinat et accompagne les enfants des rues. Elle édite une revue mensuelle de grande qualité, du même nom que l’association, dont l’une des responsables est journaliste. Medina me communique plusieurs  informations en français. Une langue, qu’elle a apprise dans un camp près de Tuzla grâce à des soldats français de l’ONU. Elle leur en est très reconnaissante et affirme avoir reçu des cours ainsi que des crayons, des cahiers, des livres, ce qui lui a permis de connaître notre belle langue. Une jeune femme remarquable, souriante, les yeux rieurs, pleine d’espoir, mais qui s’inquiète du manque de production intellectuelle de son pays et des nombreuses archives détruites volontairement par les serbes, afin d’effacer cette mémoire collective où diverses communautés coexistaient.

Le soir, nous avons rendez-vous avec une association de femmes violées, dont plus d’une dizaine étaient présentes. Ce fut la rencontre la plus pénible. Leurs histoires sont aussi terribles les unes que les autres. Nous les écoutons à tour de rôle. Plusieurs d’entre nous, ont des malaises, dont deux parmi les victimes. Alors que les atrocités subies étaient relatées par les unes, les autres, se remémoraient leurs cauchemars survenus il y a dix ans. Notre interprète qui ne parvient plus à traduire, commence à trembler de tout son corps, et finit par éclater en sanglots avant de s’évanouir. 

La plus âgée des victimes a 69 ans. Elle nous montre les nombreuses traces de couteaux, de machettes, de balles, qui figurent sur son torse,  sur ses bras, ses jambes, son dos... pas une partie de son corps n’a été épargnée ! Elle a été violée maintes et maintes fois, par des centaines de soldats et battue jusqu’à en perdre connaissance. Et lorsqu’elle revenait à elle, ces mêmes soldats serbes recommençaient.

Selon ces témoignages, des milliers de femmes, des bébés de 6 mois jusqu’à des personnes âgées de 70 ans, auraient subi des viols entre 1992 et 1995. Les hommes quant à eux, ont été exterminés, selon la « logique » de la purification ethnique. Les femmes, auraient également pu être tuées, mais il y avait un autre « plan », encore plus diabolique, pire que la mort, réservé spécialement à celles-ci. Les tuer dans leur âme. Une arme de guerre spécialement conçue contre les femmes. De nombreuses associations se  battent aujourd’hui pour faire reconnaître ces viols, en tant que crimes de guerre.

J. a 19 ans, quand la guerre éclate. A l’instar de nombreuses femmes des villages, elle a été séparée de son mari, et détenue dans des camps avec son fils de 2 ans et sa fille de 6 mois, durant un an et dix jours. Tous les trois ont été systématiquement violés et battus. Subissant plusieurs chocs, et autres paralysies, elle perd la mémoire et l’usage de la parole. Et  les viols insupportables sous ses yeux de ses petits enfants l’ont complètement anéantie.

Comment l’Europe, à laquelle je crois beaucoup, comment et pourquoi l’ONU ont-elles mis tant de temps à réagir ? Pourquoi a-t-on fermé les yeux ? Qui réparera les erreurs, qui l’indemnisera ? Cette femme vit dans une misère totale. Malheureusement, son cas n’est pas isolé. Les témoignages des autres victimes sont tout aussi poignants. Au bout d’un an, J. a été sauvée des mains des tchetniks, grâce à son ancien voisin serbe, un vieux monsieur qui la connaissait depuis sa tendre enfance et qui a dû l’acheter avec ses enfants, en payant un prix élevé. Il l’emmène alors à une frontière, une zone minée, proche des résistants bosniaques et lui rend sa liberté. Nous rencontrons son fils désormais âgé de 14 ans. Victime de crises, il continue d’être suivi médicalement. D’autres femmes ont été détenues presque pendant toute la guerre, pour satisfaire les « exigences » des soldats serbes.

Alors que nous proposons à ces femmes de mettre un terme à tous ces récits particulièrement douloureux, l’une des victimes, âgée de 62 ans, celle qui jusqu’à présent semblait être la plus calme, refuse aussitôt : « Non ! Je veux que vous m’écoutiez, c’est la moindre des choses que vous puissiez faire. Ne vous fiez pas aux apparences, j’ai pris plusieurs cachets avant de venir pour rester calme. Je me drogue de médicaments, d’anti-dépresseur... Je veux que vous m’écoutiez et que vous rapportiez ce qu’on vous dit ici, à l’Europe Occidentale qui semble oublier sa responsabilité. J’ai été violée par des centaines de personnes, je ne sais plus le nombre, devant mes fils de 9 et 11 ans, qui eux-mêmes ont été violés sous mes yeux. J’ai été battu jusqu’à épuisement et puis ils recommençaient. Ils nous ont mis, mes fils et moi tous nus, et voulaient que l’on commette l’inceste. C’était affreux, ils en éprouvaient du plaisir. Je suis tombée enceinte. Je ne supportais plus rien, et ne pouvais garder cet enfant. J’ai tout fait pour provoquer une fausse-couche. Puis, vu mon âge avancé et les conditions sanitaires dans lesquelles je me trouvais, j’ai continué à perdre durant des semaines du sang jusqu’à épuisement. La guerre était finie mais moi, j’ai mis du temps à guérir. D’ailleurs, je ne suis pas sûre d’être guérie... » Nos interprètes qui s’épuisent, ne parviennent  plus à suivre. Nous n’avons plus la force d’écouter.

Nous avons également appris que la plupart des viols avaient été perpétrés dans les campagnes où les hommes et les femmes avaient été séparés. Ces victimes que nous avons rencontrées sont non seulement des « blessées » de guerre (le mot est trop faible), mais également des laissées-pour-compte de la société. Elles n’ont pu regagner leurs villages et vivent dans les taudis de la capitale bosniaque. La pauvreté, le chômage composent leur quotidien.

Revenons à Srebrenica. Nous rendons visite à « l’association des Mères de Srebrenica » basée à Sarajevo. A notre arrivée, dans leur modeste local, elles étaient sur le point de boucler leur réunion, en vue de préparer le 10e anniversaire du massacre. Il n’y avait pas assez de chaises pour la trentaine de personnes que nous étions (elles, une dizaine), et il était préférable d’être assis pour entendre ce qu’elles avaient à nous dire. Les quatre hommes de notre groupe, par galanterie, refusent de s’asseoir et insistent pour que les mères, déjà d’un certain âge, prennent place. Elles refusent à leur tour : « Vous savez, nous avons perdu tant d’hommes dans nos familles... Il y a des familles où il n’y a plus d’homme. Et donc, c’est notre devoir de bien voUs recevoir... ».  Elles invitent leurs invités à s’installer. Chacune d’entre elles a perdu mari, fils, père, frère, neveu ou cousin. Elles évoquent ces 22 hommes d’une même famille, assassinés en 5 jours, ou encore de ces 15 hommes, de ces 11...

Au total, à Srebrenica, plus de 10 700 personnes de 7 à 70 ans, ont été exterminées en 5 jours, dans une zone « sous protection de l’ONU ». Les hommes et les femmes à peine séparés, les premiers furent exterminés. Les corps furent découpés en morceaux, puis éparpillés dans différentes fosses communes. Comment peut-on atteindre un tel degré de barbarie ? L’une des responsables nous explique que 200 fosses communes ont été jusqu’à présent découvertes et que dernièrement dans l’une d’entre elles, figuraient des squelettes de femmes sans aucune trace de vêtements ! « Je vous laisse deviner ! » dit-elle. « Il y avait parmi elles un squelette de femme qui serrait dans ses bras un squelette de bébé ». A quand le jugement de ces criminels :  Radovan Karadzic, le Général Mladic, Milosevic ? En Europe, des milliers de criminels vivent également en toute impunité, sans être inquiétés.

Depuis la fin de la guerre, cette association se bat pour que justice soit faite afin que les familles de victimes puissent enterrer décemment leurs défunts. A partir des analyses d’ADN, on tente de procéder à l’identification des corps. Une tâche laborieuse et difficile. Ce 11 juillet 2005, les quelques 600 corps identifiés depuis un an, seront inhumés. La présence éventuelle du président de la Serbie risque de perturber cette commémoration. Avant de partir en Bosnie, j’étais  convaincue de la fin de cette guerre. Mais à l’issue de ce séjour, j’ai ce terrible sentiment qu’elle est susceptible d’éclater à nouveau et à tout moment.

Notre guide nous fait part de ses craintes. « Certains pays comme les USA ou l’Australie délivrent facilement des visas surtout aux bosniaques et ceci ne fait que renforcer la diaspora bosniaque. En effet, de ces pays si loin de l’Europe Centrale, il est difficile d’en revenir. Ainsi, au moins 20 000 personnes auraient émigré délaissant leur pays si fragile pour un confort personnel. »

Espérons dans un esprit de justice que les criminels soient jugés... J’espère également avoir rapporté fidèlement le témoignage de toutes ces femmes héroïques, que j’ai eu l’immense honneur de rencontrer.

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Auteur : Hatice Sahin

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