La culture islamique n’existe pas!

La culture islamique en tant que telle ne saurait exister, tout comme il n’existe pas de cuisine islamique, de vêtement islamique ou de musique islamique en dehors de son inscription dans l’effectivité d’une culture donnée. En une phrase, l’islam n’est pas une culture...

La culture islamique n’existe pas!

L’islam est fortement empreint d’une connotation culturelle arabe principalement du fait que la religion musulmane se déploie dans la langue arabe, à travers et par le Coran révélé et transmis dans cette langue[1]. La place d’une langue dans l’élaboration et les articulations d’une culture est évidemment déterminante. Mais ici, il nous faut clairement savoir que la culture arabe et la langue qui la véhicule ne participent en rien à la constitution de l’identité religieuse islamique ou islamité, sans en minimiser pour autant la forte influence. L’arabité elle seule incarne l’identité synthétisant la culture arabe, elle-même étant d’ailleurs plurielle.

Arabité et islamité, une différence pas toujours évidente.

Aussi l’immigration massive de populations originaires des régions arabisées du monde vers les sociétés occidentales, a participé à l’entretien d’une confusion déjà bien profonde et ancienne entre le personnage de l’Arabe et celui du musulman. Le « Maure », le « Sarrazin » ou le « Mahométan » d’antan participent ainsi à la définition de l’identité musulmane par l’Occident, tout comme le Turc, le Perse, le Berbère ou l’Afghan qui, par confusion, ne seraient in fineque des expressions différentes de l’arabité. « L’aire arabophone qui se réclame depuis un demi-siècle, voire un siècle, de l’arabité linguistique au départ, puis politique […] ce monde arabe n’est pas le tout du domaine de l’Islam, bien loin de là. Le croire est une erreur répandue en Occident chez la majorité des gens non avertis »[2].

Ce « parti pris arabiste » [3] dont nous parle l’historien américain Marshall Hodgson, est allé dans l’étude de la « civilisation islamique » jusqu’à voir celle-ci « comme ayant souffert d’une éclipse après les quelques premiers siècles de gloire arabe, du moins jusqu’à la résurgence de l’indépendance arabe dans les temps modernes. […] D’où l’équivalence généralement implicite entre les termes "arabe" et "islamique", ce qui est aussi injuste à l’égard des Arabes chrétiens et juifs qu’à l’égard de la grande majorité des musulmans non arabes »[4].

Il ne faut donc en rien associer l’ethnicité à la religiosité. L’arabité n’est pas l’islamité. Autrement dit, un musulman n’est pas forcément un arabe et inversement. « On retrouve cette ethnicisation de la religion à la fois dans les politiques de l’État, dans le regard des Français, et aussi dans la stratégie de certains groupes islamistes »[5] remarque également Alain Gresh.

Cette ethnicisation construit et entretient une identité musulmane qui n’a aucune réalité et relève strictement d’un imaginaire qui « propose aux musulmans d’être des musulmans sans islam »[6], l’islam faisant à son tour l’objet d’une construction imaginaire qui l’altérise. Ainsi « une personne peut être musulmane […] aussiparce qu’elle est assignée, de l’extérieur, à cette identité pour la simple raison qu’elle est originaire d’un milieu ou d’un pays à majorité musulmane : c’est ici la définition large, assise sur une conception ethnique ou culturelle »[7].  Cette définition est tout bonnement une erreur d’appréciation monumentale.

Distinguer culture et religion… jusqu’au bout !

Les Arabes comme les Berbères, les Turcs, les Kurdes, les Afghans, les Africains subsahariens ont eu à faire face, dans un premier temps, à des blocages enfreignant leur socialisation, que leurs langues et leurs cultures engendraient naturellement au moment de leur établissement dans les sociétés occidentales. On a pu observer des regroupements et des réflexes socioculturels dans l’élaboration de leurs stratégies d’occupation de l’espace social et d’insertion socio-économique.

Souffrant de discriminations et d’un racisme leur reprochant de ne « vouloir », voire pis de ne « pouvoir » s’intégrer aux sociétés d’accueil tant ils s’attachaient à leur identité ethnique au « fort caractère », ces populations ont ainsi forcé l’isolement de marqueurs exclusivement religieux des formes culturelles des différentes ethnies d’origine. Dès lors « la séparation entre religion et culture est donc un fait »[8].

Ce fait s’explique notamment par l’individualisation et la sécularisation qui caractérisent les sociétés occidentales dans lesquelles l’identité musulmane se penserait comme minoritaire. C’est en ce sens qu’Olivier Roy parle de « la perte de l’évidence religieuse »[9] que les sociétés sécularisées engendrent et qui se traduit par l’individualisation du religieux.

Á ce propos pour Jocelyne Cesari, faisant de la sécularisation en Occident « une norme culturelle […] qui désigne aussi et surtout le déclin de l’influence social du religieux […] être musulman en Europe et aux États-Unis revient à faire sortir le lien à l’islam de son évidence, de son statut de donné communautaire, culturel ou social, pour le faire entrer dans la sphère des choix individuels… »[10].

Si « la nouveauté apportée par le passage à l’Ouest de l’islam, c’est la déconnection de l’islam comme religion d’avec une culture concrète »[11], il est néanmoins inconcevable de ne pas considérer la nécessaire et synchronique reconnexion de la religion à une culture autre, lui permettant de se concrétiser, sans quoi l’islam ne serait qu’abstraction pure et n’induirait aucun des comportements ou pratiques s’en réclamant.

Aussi, la visibilité du religieux n’est dès lors hypertrophiée dans l’espace public, c’est-à-dire dans l’espace commun, que parce qu’elle agace l’homogénéité supposée des cultures ambiantes par le déplacement de marqueurs religieux d’un univers culturel à un autre. « Le marqueur religieux circule sans marqueurs culturels, quitte à se reconnecter avec des marqueurs culturels flottants »[12]. Ajoutons qu’il semblerait bien que la sécularisation pousse la religion à se déconnecter de la culture ambiante, offrant à celle-ci la possibilité d’être appropriée par n’importe quelle autre religion.

Changer de religion sans changer de culture, et inversement !

Et c’est ici que nous ne suivons plus l’analyse d’Olivier Roy lorsqu’il affirme qu’en aval, cette religiosité sécularisée « se retourne contre la culture ambiante perçue non plus comme simplement profane, mais bien comme païenne »[13]. Ce peut effectivement être le cas pour une identité religieuse qui se construit, déjà en amont, en réaction « à la culture ambiante » (c’est-à-dire la culture dominante) et qui prétend produire une culture de son propre chef et dans son intégralité.

Il est en fait question de l’illusoire pureté identitaire, du « pur religieux» dont parle justement le politologue français[14]. Cette démarche purificatrice prétend dépasser et réduire les contingences historiques que rassemble en elle toute culture en tant que telle. Mais pour ce faire, cette prétention ne peut absolument pas éviter de s’inscrire dans un temps et un espace qui l’initie et la conditionne, et donc, dans une culture…

Cela ne signifie pas que le religieux soit nécessairement une forme culturelle, car la religion apparait de façon d’autant plus évidente lorsqu’elle se distingue de la culture. La religion établit, tout comme la culture, un rapport étroit au temps et à l’espace, mais un rapport sacralisé[15]. Sans sacré (dont peut se passer la culture), il ne peut y avoir de religion. La production culturelle des musulmans des sociétés occidentales maintient donc une tension à l’égard du sacré mais sous la forme d’une acculturation déterritorialisée. Autrement dit, le religieux se vit indépendamment du culturel qui lui-même s’en isole pour pouvoir être partagé. On peut ainsi changer de religion, sans changer de culture ! Et inversement…

Mon voisin Mohamed est un occidental !

S’il est évident que « le concept de culture musulmane, qu’on le prenne dans sa dimension anthropologique, sociologique ou civilisationnelle […] ne fonctionne pas »[16], il n’en demeure pas moins que nous avons bien l’expression de différentes religiosités culturelles musulmanes. Ainsi en va-t-il des articulations entre l’identité culturelle et l’identité religieuse des musulmans des sociétés occidentales. Les générations issues de ces premières vagues d’immigration ayant grandi dans les sociétés occidentales, s’enrichissant des cultures d’accueil tout en les enrichissant à leur tour, sont dans la résignation de devoir reléguer à la mémoire des éléments de l’identité culturelle d’origine.

Autrement dit, se meurt à petit feu dans leur identité culturelle effective des pans entiers d’éléments appartenant aux cultures d’origine. Loin d’avoir affaire à un phénomène d’ethnicisation du religieux ou à des formes de métissage culturel[17], les mutations de l’identité culturelle des musulmans des sociétés occidentales offre à voir au contraire un processus de désethnicisation du religieux. Certes les représentations ont toujours un temps de retard par rapport aux pratiques. Ainsi un Mohamed quelconque de ces nouvelles générations, aura encore du mal à admettre qu’il est un occidental même s’il porte un nom arabe, et ce, pour diverses raisons qu’il conviendrait d’analyser ailleurs.

Ainsi nous pourrions clarifier les choses en mettant en évidence qu’en réalité, c’est la cultureislamique arabe[18] qui voit son arabité, agonisante mais pas morte, se ranger sans complètement disparaître dans la mémoire d’une identité mouvante, pour laisser « naître » en lieu et place son occidentalité, mutant ainsi en cultureislamique occidentale. Dès lors, né et entièrement scolarisé en France, ne parlant que la langue de Voltaire, mangeant une pizza au jambon[19], accompagné d’une coupe de champagne ou d’une cannette de bière[20], vêtu d’un t-shirt de marque américaine[21] et d’un jean de marque italienne[22] et écoutant du heavy metal[23], notre Mohamed est probablement de mémoire arabe[24], et manifestement de confession musulmane[25], mais on conviendra qu’il est assurément de culture occidentale[26].

La réalité, on le sait, est bien plus complexe que cela encore, néanmoins on n’insistera jamais assez sur le fait que « l’identité musulmane n’est donc pas un donné. Elle s’incarne dans des catégories variables »[27], dans des cultures se caractérisant par des modalités d’expression originales, traditionnelles ou non. Nous voyant ainsi loin de vouloir souscrire au culturalisme comme paradigme de l’anthropologie culturelle, la culture islamique en tant que telle ne saurait exister, tout comme il n’existe pas de cuisine islamique, de vêtement islamique ou de musique islamique en dehors de son inscription dans l’effectivité d’une culture donnée. En une phrase, l’islam n’est pas une culture, tout comme l’Occident n’est d’ailleurs pas une religion.

Notes:


[1]L’Asie comme l’Afrique sub-saharienne relativisent notre assertion. La réalité sociale et culturelle de ces sociétés dans lesquels l’islam demeure une référence centrale, marginalise voir parfois stigmatise la langue arabe, la cantonnant notamment chez les lettrés religieux.

[2]Hichem Djaït, La crise de la culture islamique, Paris, Fayard, 2004, p. 11.

[3]Marshall G. S. Hodgson, L’Islam dans l’histoire mondiale, Arles, Actes Sud, 1998, p. 128.

[4]Ibid.

[5]Alain Gresh, L’islam, la République et le monde, Paris, Fayard, 2004, p. 130.

[6]Tariq Ramadan, Être musulman européen. Étude des sources islamiques à la lumière du contexte européen, Lyon, Tawhid, 1999, p. 298.

[7]Thomas Deltombe, L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005, p. 7.

[8]Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Seuil, 2002, p. 79.

[9]Ibid., p. 80.

[10]Jocelyne Césari, L’islam à l’épreuve de l’Occident, Paris, La Découverte, 2004, p. 70-72

[11]O. Roy, L’islam mondialisé, op. cit., p. 17.

[12]Olivier Roy, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008, p. 22.

[13]Ibid., p. 24-27

[14]Ibid., p. 178-189.

[15]Giovanni Filoramo, Qu’est-ce que la religion ? Thèmes, méthodes, problèmes, Paris, Cerf, 2007, p. 187-201.

[16]O. Roy, L’islam mondialisé, op. cit., p. 72.

[17]Ibid., p. 72 et 77.

[18]Ou maghrébine, amazigh ou tout autre par ailleurs…

[19]… de dinde, et de la dinde halâl !

[20]… sans alcool.

[21]… comme Muslim Gearou Daawah Wear…

[22]… comme Al Quds.

[23]… comme le groupe Taqwacoreréunis avec d’autres dans Flowers in the desert 

[24]… à préciser : algérienne, libanaise…

[25]… à préciser aussi : sunnite, chiite…

[26]… encore à préciser : française, suédoise…

[27]O. Roy, L’islam mondialisé, op. cit.,p. 64.

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Sociologue, anthropologue, enseignant-chercheur en sciences des religions (UGB/CER | EHESS/CADIS | UPVD/ICRESS), auteur de L'Islam d'Occident ? (Halfa, 2012).

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